Walter Tiraboschi

Chanteur et acteur, interprètant le rôle du Frère Bernardo dans la lauda Francesco d'Angelo Branduardi ainsi que dans la prochain spectacle 2006 « La lauda di Francesco – il musical ».

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Elise Valère: Je sais que tu exerces actuellement le métier d'acteur mais j'ai lu également que tu es chanteur dans un groupe de rock : pourrais-tu nous parler de ce parcours artistique plutôt original ?

Walter Tiraboschi: Au départ, Le fait de chanter s'est présenté comme un jeu, dans le sens où, si je suis aujourd'hui le chanteur d'un groupe de rock, ce fut une expérience qui a débuté à l'époque du lycée. A l'origine, ce sont des projets de gosses adolescents qui par la suite ont suivi leur cours. Le moteur de cette recherche artistique vient surtout de l'affection qui me lie à mes amis et du plaisir à être ensemble. On aurait pu choisir de se retrouver devant une bière, mais à la place nous avons préféré investir notre temps à écrire des chansons. J'ai débuté en interprètant les chansons des autres et puis nous avons évolué autour des textes, que j'écris. Mes chansons sont un peu tristes sans que je sache vraiment pourquoi. Peut-être parce que les artistes sont portés inévitablement à extérioriser les aspects les plus problématiques qu'ils portent en eux lorsqu'ils écrivent les textes...

Il y a eu une longue période de ma vie durant laquelle j'étais convaincu que faire du théâtre ne pouvait être qu'un hobby ; en effet, j'ai eu des expériences professionnelles significatives, j'ai même travaillé dans une banque mais j'ai compris par la suite que d'une façon ou d'une autre je devais assumer mon identité et donc décider si il était possible de vivre en ne faisant que du théâtre... et c'est ce que je fais désormais depuis plusieurs années. En plus de participer aux spectacles, je travaille beaucoup dans la formation avec de jeunes adultes. Je donne des cours et surtout depuis ces trois dernières années, je travaille beaucoup à l'élaboration de spectacles avec ces jeunes. C'est une expérience vraiment importante dans le sens où ce que tu ramènes chez toi a encore plus de valeur que ce que tu donnes, cela te confronte à la réalité de la vie, qui est riche de tant de choses. Faire du théâtre avec ces jeunes redéfinit aussi le théâtre dans ces divers aspects car c'est un univers qui repose sur tant d'équilibres délicats. A mon sens, il y a deux mots clés : le jeu, dans le sens le plus noble du terme, et la générosité. Je suis convaincu qu'un acteur qui commence à réciter avec l'idée « maintenant je fais voir à quel point je suis bon » prend un mauvais départ. En même temps, l'autre facette de la médaille c'est que si tu ne crois pas à ce que tu fais, tu ne peux pas t'attendre à ce que les autres y croient, donc.... voilà par exemple où réside la définition de l'équilibre.

E.V.: Raconte-nous comment tu as été amené à participer à la lauda ?

W.T.: J'ai eu cette splendide occasion de travailler avec un artiste comme Angelo Branduardi par le biais d'une audition, j'ai eu vent de cette opportunité, je me suis présenté à l'audition et tout s'est bien passé. C'était en février 2004, parce que, en fait... tout ensuite a commencé le 1 février 2004... Et évidemment dans ces choses là la chance compte pour beaucoup ; il y a le fait aussi d'avoir certaines caractéristiques physiques par rapport au personnage que je devais interpréter.

E.V.: Tu penses que cette expérience artistique t'a changé ?

W.T.: Certainement ! La lauda m'a beaucoup apporté, j'avais fait de nombreux spectacles par le passé mais pas à un tel niveau professionnel, cela s'est avéré aussi très important sur le plan personnel : le fait de faire tant de spectacles tous ensemble, de rester loin de chez moi pendant plus de 2 mois de suite… et, évidemment devoir toujours entrer en scène en donnant le meilleur de soi-même ! C'est une « gymnastique » très importante, très significative dans le sens où c'est une vraie épreuve parce qu'un tas de problèmes peut surgir. Il y a aussi cette autre chose sur le plan humain : le groupe est très beau, mais évidemment, tu te retrouve en tournée avec des personnes que malgré tout tu n'as pas choisies, il faut s'adapter et entrent en jeu dans ce cas les caractéristiques individuelles de chaque personne. Et puis nous avons eu la chance de pouvoir jouer ce spectacle dans tant de contextes différents. Un exemple important demeure la façon de réciter qui change – jusqu'à un certain point – selon le contexte : celui, plus protégé d'un théâtre plutôt que celui d'un palais des sport ou alors en plein air. Il y a des petites astuces par rapport à la façon d'utiliser la voix au théâtre, on peut chercher à jouer en utilisant les tonalité les plus basses, cherchant à donner des couleurs différentes évidemment au contraire en plein air, il faut être plus engagé, un peu plus ample, un peu plus gras.

E.V.: Peux-tu évoquer pour nous le meilleur souvenir ou le plus comique de cette expérience ?

W.T.: Il y a eu tant de situations divertissantes.... Inévitablement, nous avons fait plus de cent représentations ! Face à des inconvénients même mineurs, chaque problème doit nécessairement être résolu et ça c'est important. Il est arrivé qu'il y ait des accidents, par exemple il est arrivé à une fille de se faire mal sur scène et donc il fallait tout de même poursuivre... Le résultat pour elle fut une mauvaise entorse la laissant immobilisée pour deux mois. Elle n'a donc plus pu danser, d'où l'importance de savoir faire face et trouver une solution.

Un des aspects les plus fascinants pour moi, ça a été cette belle opportunité de travailler avec Angelo Branduardi. En effet, je suis très passionné par la musique, et aussi par la musique italienne de qualité comme celle d'auteur-interprète... vraiment c'est un peu étrange pour moi de se retrouver sur la même scène que la personne que j'ai toujours considérée comme une icône ! J'ai découvert une personne très agréable, aussi d'un point de vue humain. Je me souviens particulièrement de l'émotion profonde que j'ai ressenti – c'était quand... à la quatrième représentation, quand Angelo a pris la guitare pour faire un bis et a chanté avec nous sur scène, pour la première fois, « Confessioni di un malandrino ». C'est une chanson merveilleuse, un des plus belles de la musique italienne, et là, effectivement, j'ai vraiment eu la chair de poule... c'était un moment vraiment intense.

E.V.: En janvier la lauda se poursuivra à l'étranger et il musical sera une occasion de continuer à porter le message de San Francesco en Italie...

W.T.: Selon moi, il y a un grand défi à relever, ce n'est pas un problème mais le fait que la lauda soit différente réside dans l'absence de la référence qu'est Angelo. C'est vrai que je chante, cependant je suis un auteur et il faut trouver une approche différente. Nous ne pouvons pas nous mettre dans la situation de chercher à être Angelo Branduardi, nous ne le sommes pas et nous ne le serons jamais ! Il est donc nécessaire de trouver des équilibres différents comme cette démarche de dire que ce sont des personnages qui s'expriment en chantant. Cela devient alors un travail théâtral, beaucoup plus théâtral en soi. Quand il y a Angelo Branduardi en scène, évidemment, avec sa personnalité, il est inévitable que ce ne soit pas ainsi, il faut donc trouver un équilibre différent, rendre le tout plus organique, plus homogène aussi. L'entreprise n'est pas moindre, parce que ce sont des chansons importantes, des chansons difficiles aussi par certains aspects et évidemment caractérisées fortement par le fait que ce sont les siennes. Nous ne pouvons courir le risque de faire un karaoke, nous devons trouver un moyen de donner de l'épaisseur au personnage de Bernardo qui chante les chansons car ce n'est pas moi, Walter, qui chante les chansons : je ne veux pas faire le chanteur, je veux faire l'acteur... il y a donc des équilibres à mettre en place et à respecter.

E.V.: Il te semble que le musical a comme la Lauda un message religieux ou la nature même de ce spectacle porte à quelque chose de plus universel ?

W.T.: D'un point de vue religieux, je suis resté très fasciné par la personne de San Francesco. Par ce que j'en avais entendu dire, puis évidemment en faisant ce spectacle, j'ai approfondi un peu mes connaissances sur ce personnage vraiment fascinant par son essence... Une des interrogations permanentes est celle de le considérer plus comme un homme ou plus comme un saint, c'est un personnage d'une telle grandeur et d'une telle richesse… c'est une figure vraiment révolutionnaire et au sujet duquel on s'est posé de nombreuses questions par rapport à l'aspect mystique dans notre façon d'interpréter ces personnages... Moi, dans ma démarche d'acteur, je tente de trouver cette légèreté qui ne court pas le risque de surcharger cela parce que je sais que c'est une chose qui porte son importance en elle-même et est déjà chargée d'emphase... c'est un dilemne, donc le seul chemin juste est celui d'une légèreté consciente. C'est un équilibre délicat à maintenir cependant il est important de chercher à rester éloignés du risque de faire les acteurs...

E.V.: Mais le fait que ce saint t'accompagne encore un, deux ans, ne te lasse pas ?

W.T.: Non, pas du tout, au contraire ! Cela ne nous empêche pas d'ailleurs de nous remettre constamment en question. Il y a eu évidemment la peur de ressentir un certain sentiment d'inéquation dans un projet de ce type mais il est beau d'avoir cette possibilité de s'expérimenter et de pouvoir le faire.

E.V.: Avais-tu déjà imaginé qu'un jour tu aurais participé à un tel projet ?

W.T.: Non, je n'y ai jamais songé, je suis très fataliste... voyons ce qui arrivera et cherchons à trouver des solutions créatrices les meilleures qui soient...

E.V.: Pour le public, qu'est-ce qui démarquera le musical de la lauda ?

W.T.: En substance la structure est plus ou moins la même. Il y a le fait qu'évidemment il n'y aura pas la figure de référence qu'est Angelo Branduardi. Et donc nous devons amener le musical différemment, de façon à rendre le tout plus organique.

E.V.: Pour donner un personnalité propre au musical ?

W.T.: C'est exact, nous agirons différement en tant qu'identité de groupe.... C'est une chose logique que dans la lauda, avec la présence d'un artiste tel qu'Angelo Branduardi, nous tous d'une façon ou d'une autre et de façon positive, nous devons justement être au service d'un artiste aussi important. A cause de l'absence de celui-ci, nous devons être plus forts en tant que groupe pour faire en sorte que la chose fonctionne.

E.V.: Quelles choses ont été adaptées pour faire de la lauda un musical ?

W.T.: Il y a un nouvel acteur qui en quelque sorte rappellera la figure du narrateur et qui donc sera celui qui raconte mais ce narrateur sera plutôt joueur, assez divertissant, l'idée étant de redonner un rythme. Du point de vue du contenu, il reprend ce qu'Angelo disait déjà dans le spectacle, ce qui introduit et qui créé à merveille la mise en situation. Ensuite, les plans se superposent, et ça c'est vraiment une belle chose car le corps de ballet est le même et il est merveilleux, ce sont des filles très très douées. En ce qui concerne la musique, nous devrons chanter sur les bases, il y aura de la musique en live, tout sera nouveau... En cela aussi c'est une responsabilité, une chose nouvelle...

E.V.: Comment s'est passée la première représentation de ce musical ? Quelle a été la réaction du public ? Il a été enthousiaste ?

W.T.: Le public ? Oui…alors que nous étions dans ce théâtre où il y avait quelque chose comme 600 personnes il y avait beaucoup de tension de notre part face à l'inconnu. Cette tension te porte à être concentré surtout sur toi-même et en même temps nous avons réussi à l'alléger ensemble, pour arriver à donner beaucoup plus en étant plus tranquilles, plus sereins... quoiqu'il en soit le public a bien réagi...Se retrouver dans une situation artistique où il y a tant de défis à relever est une responsabilité : nous devons essayer de rester éloignés de toutes formes de comparaison, ceci est un aspect vraiment fondamental.

E.V.: E quels sont les projets ? y a-t-il un musical de prévu ?

W.T.: Notre planning n'est pas encore entièrement défini car, avant que la lauda n'aille en Allemagne, nous avons courant décembre quelques dates de représentation de celle-ci. Il est plus vraisemblable de dire que le musical commencera à être distribué et vendu à partir de 2006.

E.V.: Le musical est un genre très populaire en Italie : il y a déjà beaucoup de spectacles sur le Pauvre d'Assise qui tournent en Italie. Penses-tu que ce musical ne soit qu'un de plus ou il a quelque chose en plus ?

W.T.: Selon moi, un spectacle sur saint francois de cette densité artistique c'est-à-dire avec des chansons aussi abouties que celles d'Angelo Branduardi, il n'y en a pas eu auparavant. Il y a une vision un peu faussée... avant tout il importe de dire que d'un coté, il y a la lauda qui reprend vraiment la connotation historique comme structure et d'un autre coté, malheureusement il y a en Italie l'idée du musical un peu avec la référence au stéréotype américain. Il s'agit là pour moi pourtant d'un projet intéressant qualitativement, parce qu'il est plus organique, c'est une chose moins esthétique, c'est plus lié en somme et ce genre de structure me plait. Ici, il y a matière à redéfinir un musical, car il a des caractéristiques de profondeur qui très souvent font défaut aux musicaux. C'est vrai qu'il y a beaucoup de spectacles inspirés par le personnage de San Francesco, mais c'est une figure, qui dans sa complexité a tendence à être banalisée alors que selon mon opinion, ce n'est pas le cas ici surtout grâce aux chansons.

E.V.: Quel élément a le plus d'importance pour toi ? La mise en scène, le public ou le lieu de la représentation ? Qu'est ce qui a le plus d'influence sur toi ?

W.T.: Dans une représentation, je ne me laisse pas conditionner ni par le public ni par la situation, je suis un acteur d'estomac. J'aime aller dans l'optique de vivre ce qui arrive... parfois je récite de façon diverse par rapport aux impulsions différentes qui arrivent sur scène car c'est important d'avoir la capacité de réussir à suivre cette chose-là pour éviter d'être mécanique. On espère, on se lance, et puis on y arrive la plupart du temps ou pas toujours... cependant la base de l'idée réside là. Il m'est arrivé de faire tant de spectacles et l'approche mentale que je privilégie est le fait de mettre un peu de côté les pensées, de mettre le cerveau sur off comme le clown qui ne réfléchit pas, le clown fait ! Sinon quand je récite je serai trop concentré sur la façon que j'ai d'utiliser ma voix, je me juge, il y a trop de chose en même temps… Le principal demeure ce que nous faisons, cette générosité qui nous pousse à jeter loin..

E.V.: Si un jour, un producteur proposait de réaliser un film basé sur la structure du musical, tu penses que ce serait une bonne idée ?

W.T.: Il me semble qu'il en a déjà été question, on a parlé d'une hypothèse de ce genre et je pense qu'il y a toutes les possibilités qualitatives pour que cela puisse être une opération intéressante.

E.V.: Dans un tel cas, il te plairait de participer ?

W.T.: Oui, évidemment, oui !

© Élise Valere

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